Le suicide en prison

Chaque année, plus de cent détenus se suicident dans les prisons françaises. Le taux de suicide carcéral est six fois plus élevé qu'en population générale. D'ailleurs la France est en 2017 le pays européen dans lequel on se suicide le plus en prison, devant l'Autriche, l'Allemagne et le Danemark.

Il s'agit donc d'un problème particulièrement grave en France, qui reste difficile à mesurer et surtout à expliquer. Être incarcéré dans certains types d'établissement pénitentiaire peut influer sur le risque de suicide carcéral, mais les caractéristiques socio-démographiques des détenus apportent également des éléments d'information et d'explication sur le phénomène.

Données générales en France et ailleurs

Le graphique ci-contre présente les statistiques générales du nombre de détenus décédés par suicide en prison depuis 2014. Depuis 20 ans, le nombre de suicides est relativement stable autour d'une moyenne de l'ordre de 110 à 120 suicides par an.

Malgré les plans d'action mis en place par l'Administration Pénitentiaire à la fin des années 2000 (chaque détenu est par exemple évalué à son arrivée sur son risque de suicide par les surveillants pénitentiaires), le nombre de suicides ne faiblit donc pas. Le taux de suicide (rapporté au nombre détenus) a lui cependant connu une légère baisse depuis 20 ans.

Dans leur article "Suicide des personnes écrouées en France : évolution et facteurs de risque", Duthé, Hazard et Kensey exploitent les données individuelles sur les détenus collectées par l'Administration Pénitentiaire. Les auteures confirment un résultat connu : les prévenus se suicident proportionnellement plus que les détenus condamnés. L'étude souligne également l'importance des liens sociaux avec l'extérieur pour prévenir les comportements suicidaires.

Le European Prison Observatory propose pour les année 2016 et 2017 une comparaison des taux de suicide en population générale et en prison. Les points bleus du graphique représentent le taux de suicide carcéral (2017) tandis que les points mauves représentent le taux de suicide en population générale (2016).

Le taux de suicide carcéral est pour tous les pays d'Europe bien plus important que le taux de suicide en population générale (exception faite pour le Luxembourg et la Croatie). La France se démarque par le plus haut taux de suicide carcéral alors qu'elle n'a pas le plus haut taux de suicide en population générale (Lituanie). Le suicide carcéral est donc un phénomène particulièrement à part en France.

Suicide et type d'établissement pénitentiaire

Dans la suite de cette page, le taux de suicide est calculé grâce aux données de l'association Ban Public. Le nombre moyen de suicide sur huit ans (entre 2014 et 2021) est divisé par le nombre moyen de détenus sur la période. Le tout est multiplié par 1000. Un taux de suicide de 1 signifie donc qu'en moyenne 1 détenu sur mille se suicide.

Une première représentation graphique permet d'observer la répartition du taux de suicide en fonction du type d'établissement pénitentiaire. Les maisons d'arrêt présente le taux de suicide le plus important avec une moyenne de 1,2 pour 1000 selon les données incomplètes de Ban Public. Suivent sans surprise les centres pénitentiaires. Les établissements pénitentiaires pour mineurs, les maisons centrales et les centres de détention présentent des taux de suicide quasi-équivalents. Enfin, les centres de semi-liberté ne sont quasiment pas touchés par le phénomène.

Comment expliquer que le suicide soit un phénomène touchant principalement les maisons d'arrêt ? D'abord par un effet de composition : les maisons d'arrêt reçoivent les détenus en détention provisoire, non encore jugés. Ces détenus connaissent le choc de la première incarcération (bien que certains des prévenus aient déjà pu être incarcérés pour d'autres faits). Les prévenus sont aussi soumis à l'anxiété de ne pas connaitre l'issue de leur jugement.

Suicide et lien avec l'extérieur

La moyenne du taux de suicide est plus importante dans les établissements ne disposant pas d'accès au parloir familiaux. La distribution ci-dessus fait apparaitre la répartition de la variable selon les établissements. Il faut souligner que la plupart des établissements disposant de salons familiaux ou d'UVF ne sont pas des maisons d'arrêt. Seules deux maisons d'arrêt possèdent ce genre d'infrastructures : Rodez et Draguignan. Il faudrait donc se demander si les moyennes de taux de suicide obtenues ne sont pas un reflet direct de l'influence des maisons d'arrêt. D'ailleurs le taux de suicide moyen pour les établissements ne disposant ni de salon familiaux ni d'UVF se rapproche beaucoup du taux obtenu pour les maisons d'arrêt.

De manière a priori surprenante, la moyenne du taux de suicide pour les établissements ne disposant d'aucune accessibilité en transport en commun est plus faible que pour les établissements en disposant. Mais une fois encore, il convient d'observer la répartition des établissements et des types d'établissements au sein de ces deux catégories. Les maisons d'arrêt notamment ne figurent que très peu parmi les établissements ne proposant aucune accessibilité en transports en commun. Ce n'est pas surprenant dans la mesure où les maisons d'arrêt sont généralement construites en centre ville ou proche des centres villes. Les centres de détention ou certains centres pénitentiaires récents sont plus susceptibles d'avoir été construits loin des bassins de population. Ils sont logiquement plus difficiles d'accès.

Analyse multivariée du taux de suicide par établissement

Pour travailler sur les potentiels déterminants du suicide en détention, une régression d'un modèle de censure peut être utile. Il permet de prendre en compte les nombreux 0 présents dans les données relatives au taux de suicide moyen. En l'occurrence dans le modèle ci-contre, près de soixante prisons sont censurées car présentant un taux de suicide égal à 0 sur la période (selon les données incomplètes de l'association Ban Public).

Les deux seules variables explicatives significatives dans le modèle de censure sont le type d'établissement et la distance prison-préfecture. Le fait d'être incarcéré dans une maison d'arrêt ou un centre pénitentiaire, plutôt que dans un autre type d'établissement, augmente le taux de suicide de 0,8 à 1.17 pour 1000 détenus.

Les autres variables explicatives du modèle, comme la densité carcérale, le nombre de détenus incarcérés, la possibilité ou non d'utiliser les transports en commun pour se rendre à l'établissement pénitentiaire, ou l'existence ou non de salons familiaux / UVF, ne sont pas statistiquement significatives. Plusieurs remarques peuvent être formulées à propos de ce résultat.

Le fait que les uniques variables significatives constituent le fait d'être incarcéré au sein d'une maison d'arrêt ou d'un centre pénitentiaire confirme les conclusions de Duthé et Kensey sur la surreprésentation du phénomène chez les prévenus (les centres pénitentiaires comportent souvent un quartier maison d'arrêt). La population accueillie au sein des maisons d'arrêt a des caractéristiques spécifiques : détenus souvent incarcérés pour la première fois, dans l'incertitude du jugement et de la condamnation. Ces caractéristiques peuvent être une explication à la probabilité plus importante de se suicider au sein des maisons d'arrêt.

La non significativité des variables liées à l'existence de parloirs familiaux et d'accessibilité à l'établissement est surprenante puisque le lien avec l'extérieur est souvent souligné comme prévenant le suicide. Mais les données à disposition pour estimer ce modèle de censure sont incomplètes (basées sur les recensements de l'association Ban Public), donc sujettes à des erreurs de mesure qui augmentent l'incertitude des estimations. Pour conclure, il serait très intéressant d'utiliser des informations à l'échelle des détenus et non plus des établissements pénitentiaires. L'âge du détenu, la distance entre le lieu où il est incarcéré et le lieu de son domicile ou encore son statut (prévenu ou condamné) pourraient par exemple permettre d'affiner l'analyse menée ici.

Pour aller plus loin

Bibliographie

En France

Duthé, G., Hazard, A. & Kensey, A. (2014). Suicide des personnes écrouées en France : évolution et facteurs de risque. Population, 69, 519-549

L'article utilise des données socio-démographiques détaillées pour analyser le profil des détenus les plus vulnérables au suicide en France.

A l'étranger

Hjalmarsson, R. and Lindquist, M., (2020) "The Health Effects of Prison". CEPR Discussion Paper No. DP1521

  • Les auteurs travaillent sur la Suède, et sur une réforme allongeant le temps incompressible d'une peine de prison. Ils démontrent que cette réforme a des effets bénéfiques sur la santé des détenus, en réduisant le taux de suicide notamment. Les soins de santé en prison sont de nature à réduire les troubles mentaux dont souffraient les détenus avant d'être incarcérés.

Campaniello N., Diasakos M. et Mastrobuoni G. "Rationalizable Suicides : Evidence from Changes in Inmates' Expected lenght of sentence" Journal of the European Economic Association, V15 (2017) pp 388-428

  • En Italie, des réductions collectives de peine peuvent permettre à un nombre important de détenus de pouvoir sortir de prison plus tôt. Les auteurs observent que lorsque l'activité parlementaire est importante au sujet des réductions de peines, le taux de suicide au sein de la prison diminue. Les auteurs en déduisent qu'il existe dans la décision de se suicider chez certains détenus une part rationnelle.

Rapport de l'observatoire européen des prisons sur le suicide des détenus

Le rapport traite notamment des chiffres du suicide dans les prisons en Europe et de l'écart du taux de suicide en prison avec celui du taux de suicide en population générale.