Dernière mise à jour : juillet 2022

Le suicide en prison

Chaque année, plus de cent détenus se suicident dans les prisons françaises. Le taux de suicide carcéral est environ six fois plus élevé qu'en population générale. D'ailleurs la France était en 2017 le pays européen dans lequel on se suicide le plus en prison, devant l'Autriche, l'Allemagne et le Danemark.

Il s'agit donc d'un problème particulièrement grave en France, qui reste difficile à mesurer et surtout à expliquer. Les relevés d'associations spécialisées (comme l'Observatoire International des Prisons et Ban Public) permettent d'estimer les taux de suicides par établissement, et donc leurs écarts.

Être incarcéré dans certains types d'établissements pénitentiaires peut influer sur le risque de suicide carcéral, mais les caractéristiques des détenus apportent également des éléments d'information et d'explication sur le phénomène.

Données générales en France et ailleurs

Le graphique ci-contre présente les statistiques nationales du nombre de détenus décédés par suicide en prison depuis 1995, selon les décomptes de l'Administration Pénitentiaire. Depuis 25 ans, le nombre de suicides est relativement stable autour d'une moyenne de l'ordre de 110 à 120 suicides par an. Les statistiques demeurent légèrement imprécises, notamment car les suicides de détenus en permission ou en aménagement sont comptabilisés certaines années et pas d'autres.

En rapportant le nombre de suicides d'une année au stock moyen de détenus, on peut facilement calculer un taux annuel de suicide pour 1000 détenus. Il est ainsi d'environ 1,7 suicides pour 1000 détenus en 2020.

Malgré les plans d'action mis en place par l'Administration Pénitentiaire à la fin des années 2000 (chaque détenu est par exemple évalué à son arrivée sur son risque de suicide par les surveillants pénitentiaires), le nombre de suicides ne faiblit donc pas. Le taux de suicide (rapporté au nombre détenus) a lui cependant connu une légère baisse depuis 20 ans.

Dans leur article "Suicide des personnes écrouées en France : évolution et facteurs de risque" (2014), Duthé, Hazard et Kensey exploitent les données individuelles sur les détenus collectées par l'Administration Pénitentiaire entre 2006 et 2009. Les auteures confirment un résultat connu : les prévenus se suicident proportionnellement plus que les détenus condamnés. L'étude souligne également l'importance des liens sociaux avec l'extérieur pour prévenir les comportements suicidaires.

Le European Prison Observatory propose pour les années 2016 et 2017 une comparaison des taux de suicide en population générale et en prison. Les points bleus du graphique représentent le taux de suicide carcéral (2017) tandis que les points mauves représentent le taux de suicide en population générale (2016).

Le taux de suicide carcéral est pour tous les pays d'Europe bien plus important que le taux de suicide en population générale (exception faite pour le Luxembourg et la Croatie). La France se démarque par le plus haut taux de suicide carcéral alors qu'elle n'a pas le plus haut taux de suicide en population générale (Lituanie). Le suicide carcéral est donc un phénomène particulièrement marqué en France.

Cartographie des suicides par établissement


L'Administration Pénitentiaire ne diffuse pas de chiffres des suicides par établissement (seulement le total national), mais des associations comme l'OIP et Ban Public parviennent à réunir des informations sur environ trois quarts des suicides chaque année (par la presse locale, les proches, les avocats, etc.).


Grâce à leurs données, nous pouvons donc calculer des taux de suicides annuels (pour 1000 détenus) pour chaque établissement pénitentiaire - taux qui sont sous-évalués (de l'ordre de 20% à 30%) du fait de relevés incomplets.

Sur la période 2014-2019, la très grande majorité des prisons ont connu des suicides de détenus et présentent donc un taux supérieur à zéro.

Certains établissements connaissent même des taux de suicides annuels supérieurs à 3 pour 1000 détenus : c'est par exemple le cas de grands établissements comme Bordeaux-Gradignan ou Nice, qui ont chacun connu au moins 12 suicides sur la période de 6 ans étudiée.

Le tableau suivant présente le taux de suicide annuel par type d'établissement (pour 1000 détenus), toujours à partir des relevés de l'OIP et de Ban Public. Le taux de suicide est le plus élevé dans les Maisons d'Arrêt (avec 1,35 suicides pour 1000 détenus en moyenne chaque année), soit près de deux fois plus qu'en Maison Centrale, en Centre de Détention ou en Etablissement Pour Mineurs. Rappelons que ces taux sont sous-évalués puisqu'ils se basent sur les relevés incomplets des associations.

Les suicides en EPM ou CSL sont extrêmement rares mais aboutissent alors à des taux de suicides très élevés, compte tenu du faible nombre de détenus.

Comment expliquer que le suicide soit un phénomène touchant principalement les Maisons d'Arrêt et les Centres Pénitentiaires ? D'abord par un effet de composition : les maisons d'arrêt et quartiers maisons d'arrêt reçoivent les détenus en détention provisoire, non encore jugés. Ces détenus y connaissent le choc de la première incarcération (bien que certains des prévenus aient déjà pu être incarcérés pour d'autres faits). On sait qu'une grande partie des suicides interviennent dès les premières semaines de détention. Les prévenus sont aussi soumis à l'anxiété de ne pas connaitre l'issue de leur jugement.

On peut se demander si d'autres caractéristiques des établissements sont susceptibles d'expliquer les disparités en termes de suicide d'une prison à l'autre. Il est par exemple possible que des conditions de détention particulièrement dégradées (notamment en termes de surpopulation) puissent également être une explication mais ce lien n'est pas démontré statistiquement (voir la section suivante).

A la recherche des déterminants du taux de suicide : une analyse multivariée

Au-delà du type d'établissement qui semble fortement jouer, on peut s'intéresser au lien éventuel existant entre le taux de suicide des détenus et d'autres caractéristiques des prisons françaises. Dans la régression linéaire ci-dessous, on considère comme variables explicatives le nombre de détenus et le taux de surpopulation dans un établissement, sa date de construction, et 4 autres indicateurs des conditions de détention : la distance géographique de la prison par rapport à la préfecture, le fait que la prison ait déjà été condamnée par la justice française ou européenne, l'existence d'Unités de Vie Familiale ou de salons familiaux, et la superficie des ateliers de production (rapportée au nombre de détenus) qui approxime l'accès au travail pénitentiaire.

De manière surprenante, aucune de ces variables n'est corrélée de manière significative avec le taux de suicide constaté dans les prisons françaises sur la période 2014-2019 : les p-valeurs sont toujours nettement supérieures au seuil de 10%.


Le seul déterminant significatif du taux de suicide correspond au type d'établissement : toutes choses égales par ailleurs, les suicides sont plus fréquents d'environ 1 suicide pour 1000 détenus par an dans les Centres Pénitentiaires et les Maisons d'Arrêt, par rapport aux Maisons Centrales, Etablissements pour Mineurs et Centres de Semi-Liberté.


Le coefficient de détermination de la régression est faible (R2 = 0,13), ce qui montre à quel point les suicides sont un phénomène difficile à expliquer et prévoir à l'échelle des établissements. Nos résultats peu concluants peuvent aussi partiellement s'expliquer par des erreurs de mesure sur les taux de suicides (compte tenu des recensements incomplets).


Les caractéristiques individuelles des détenus permettraient probablement d'apporter des explications plus solides, si nous disposions de données individuelles. C'est ce type d'analyses que Duthé, Hazard et Kensey avaient pu mener, sur des données désormais très datées (2006-2009).



Pour aller plus loin

Bibliographie

En France

Duthé, G., Hazard, A. & Kensey, A. (2014). Suicide des personnes écrouées en France : évolution et facteurs de risque. Population, 69, 519-549

L'article utilise des données socio-démographiques détaillées pour analyser le profil des détenus les plus vulnérables au suicide en France.

A l'étranger

Hjalmarsson, R. and Lindquist, M., (2020) "The Health Effects of Prison". CEPR Discussion Paper No. DP1521

  • Les auteurs travaillent sur la Suède, et sur une réforme allongeant le temps incompressible d'une peine de prison. Ils démontrent que cette réforme a des effets bénéfiques sur la santé des détenus, en réduisant le taux de suicide notamment. Les soins de santé en prison sont de nature à réduire les troubles mentaux dont souffraient les détenus avant d'être incarcérés.

Campaniello N., Diasakos M. et Mastrobuoni G. "Rationalizable Suicides : Evidence from Changes in Inmates' Expected lenght of sentence" Journal of the European Economic Association, V15 (2017) pp 388-428

  • En Italie, des réductions collectives de peine peuvent permettre à un nombre important de détenus de pouvoir sortir de prison plus tôt. Les auteurs observent que lorsque l'activité parlementaire est importante au sujet des réductions de peines, le taux de suicide au sein de la prison diminue. Les auteurs en déduisent qu'il existe dans la décision de se suicider chez certains détenus une part rationnelle.

Rapport de l'observatoire européen des prisons sur le suicide des détenus

Le rapport traite notamment des chiffres du suicide dans les prisons en Europe et de l'écart du taux de suicide en prison avec celui du taux de suicide en population générale.